L’Authre, rivière de chez nous
à M. Jean Cibié
D’abord un filet d’eau, miroir pour les fauvettes,
Pinsons et roitelets,
Abreuvoir des mulots et des fines belettes
Aux fauves mantelets;
Puis un frais ruisselet dont le cristal liquide
Est serti de gazon
Et qu’un lièvre craintif, dans sa fuite rapide,
Franchit en un seul bond.
Quand le printemps revient et que nos monts s’allègent
De l’hivernal fardeau,
Le ruisselet, grossi par la fonte des neiges,
Devient un vrai ruisseau.
Il écume, il bondit et, dans sa course folle,
Entraîne des lambeaux
D’écorce vermoulue arrachés aux vieux saules
Que reflètent ses eaux.
La pente s’atténue et la vallée obscure
S’élargit brusquement;
L’Authre ne gronde plus, calmée, elle murmure
Ou jase doucement.
Sur les bords reverdis, de frêles libellules,
Au vol capricieux,
Vont chercher quelquefois, au coeur des renoncules,
Un gîte gracieux.
Malgré l’heure qui fuit, malgré les jours qui passent,
Les deuils et les douleurs,
Les beaux rêves brisés, les espoirs qui se lassent,
Parmi les prés en fleurs,
La rivière poursuit sa chanson monotone,
Entre les peupliers
Que le vent glacial, qui souffle aux soirs d’automne,
Fait gémir et plier.
Ayant perdu son nom et changé de parure
Dans maints accouplements,
La rivière assagie, acceptant l’aventure,
Roule vers l’Occident.
La Dordogne la mène au seuil de la Gironde,
Et, près de Cordouan,
Terminant en beauté sa course vagabonde,
Elle atteint l’Océan
Marius Prax
Essais poétiques d’un ouvrier, 1947